capital budgeting

L’IA dans la stratégie financière : la fin du « capital budgeting » en mode tableur ?

Pendant des décennies, l’investissement long terme a été évalué avec une même boîte à outils : NPV (VAN), IRR (TRI), scénarios « best/base/worst », parfois un peu de real options pour faire sérieux. Une grammaire utile — mais qui repose sur un mensonge confortable : le monde est suffisamment stable pour que nos hypothèses le restent.

L’article académique Artificial Intelligence in Corporate Financial Strategy: Transforming Long-Term Investment and Capital Budgeting Decisions
Authors
d’Ashutosh Roy et al. (JEFAS, 2025) pose un constat simple : l’IA ne remplace pas la finance d’entreprise — elle la rend praticable dans un monde instable. Et ça change tout, parce que dans le réel, les décisions d’investissement ne sont pas des problèmes de calcul : ce sont des problèmes de révisabilité.

Ce que dit vraiment la littérature (et ce qu’elle sous-entend)

1) Les méthodes classiques ne sont pas « fausses » — elles sont rigides

NPV et IRR restent fondamentales parce qu’elles imposent une discipline : comparer, actualiser, décider. Mais elles héritent de contraintes structurelles :

  • hypothèses figées (taux, cash flows, stabilité concurrentielle)
  • dépendance à l’historique (ce qui est précisément le moins fiable en rupture)
  • difficulté à intégrer des signaux faibles (régulation, sentiment, techno, ESG)

Autrement dit : elles sont parfaites… pour un monde qui bouge lentement.

2) L’IA n’est pas un « meilleur Excel », c’est un changement de régime

Roy et al. insistent sur une rupture : l’IA permet des modèles dynamiques (mise à jour continue, signaux externes, non-linéarités). Elle intervient là où la finance classique souffre :

  • prévision des cash flows via ML / séries temporelles
  • analyse de scénarios à grande échelle (simulations massives plutôt que 3 hypothèses)
  • intégration de données non-financières (NLP sur news, rapports ESG, sentiment)

Ce que ça produit n’est pas seulement « plus précis » : c’est plus adaptable.

Le point qui intéresse vraiment un COMEX : l’IA redonne de la flexibilité… et la valorise

La finance a toujours connu cette idée (real options) : le vrai actif, c’est la capacité à différer, étendre, réduire, abandonner. Problème : c’est coûteux à modéliser, donc rarement fait proprement.

L’article rappelle un point clé : l’IA rend cette flexibilité opérationnelle en temps réel. Une option n’est plus un chapitre théorique ; elle devient un mécanisme pilotable par signaux :

  • volatilité marché
  • pression concurrentielle
  • disruption technologique
  • contraintes supply / énergie
  • régulation et ESG

Résultat : on ne valorise plus seulement un projet, on valorise une trajectoire de décision.

Le cas Tesla : utile… mais à lire comme une démonstration, pas comme une preuve

Les auteurs utilisent Tesla (FCF sur 5 ans) pour illustrer la différence entre approche traditionnelle et approche IA.

  • NPV « classique » : +7,56 Md$ (hypothèses fixes)
  • NPV « IA » : +8,95 Md$ (ajustements type croissance + gains d’efficacité)
  • probabilité de NPV positive : 72% → 88% via simulations

C’est pédagogique : on voit comment une couche « AI forecasting + Monte Carlo + signaux ESG » déplace la distribution des résultats.

Mais attention au biais de lecture : ce n’est pas « l’IA découvre magiquement 1,4 Md$ ». C’est plutôt :
l’IA formalise ce que les décideurs font déjà intuitivement (réviser des hypothèses, intégrer des signaux externes, repondérer le risque) — et le rend calculable, traçable, auditable.

Là où l’article devient (involontairement) explosif : gouvernance, responsabilité, explicabilité

La section éthique/gouvernance est le vrai nerf de la guerre, parce qu’elle pointe le paradoxe :

  • l’IA augmente la puissance d’analyse
  • mais elle peut réduire la capacité d’explication (« black box »)
  • et amplifier des biais historiques (données imparfaites, incentives, greenwashing ESG)

Dans une décision d’investissement, ce n’est pas un détail. Une décision qui ne peut pas être expliquée est une décision qui ne peut pas être défendue — donc pas gouvernable.

La littérature converge sur quelques réponses :

  • Explainable AI (XAI) : rendre les contributions des variables intelligibles
  • audit de modèles : drift, biais, robustesse, stress tests
  • surveillance board-level : qui signe ? qui révise ? sur quels triggers ?
  • data governance : provenance, qualité, conformité, usage de données « alternatives »

Le sous-texte est clair : l’IA n’est pas un outil d’analyste. C’est un sujet de gouvernance.

Ce que les marketers doivent capter (sinon ils passent à côté)

Parce que oui : « corporate finance » paraît loin du marketing. En réalité, ça touche le cœur de l’allocation d’investissement marketing.

L’IA appliquée au capital budgeting ressemble exactement à ce que les équipes marketing vivent :

  • des cash flows incertains (revenus incrémentaux, CLV, churn)
  • des hypothèses instables (CAC, saturation, mix media, concurrence)
  • une nécessité de révision (stop rules, reallocation, timing)

La leçon actionnable est la suivante :

Le futur n’est pas “AI does budgeting”. Le futur, c’est “budgeting becomes revisable by design”.

Et ça implique une discipline d’arbitrage :

  1. Hypothèses explicites (ce qui doit être vrai pour que l’investissement tienne)
  2. Scénarios massifs (pas 3 variantes — une distribution)
  3. Options managériales (ce qu’on peut changer si le monde bouge)
  4. Conditions de réouverture (triggers datés, mesurables, opposables)
  5. Explicabilité (pour défendre, apprendre, et itérer)

Conclusion : l’IA ne “décide” pas mieux. Elle rend la décision révisable sans perdre la face.

Roy et al. défendent une thèse forte : l’IA devient une force transformatrice en stratégie financière, car elle améliore prévisions, simulations et intégration ESG, tout en soulevant des enjeux de transparence et de gouvernance.

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